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A quoi eût-il servi que tant soient morts ? Discours #8mai45

Le 8 mai 1945, il y a aujourd’hui 73 ans, l’Allemagne nazie capitulait sans condition, vaincue par la coalition des Alliés.

La victoire mit un terme à une guerre qui, pour la première fois, a placé des populations civiles au cœur du conflit. La déportation massive vers des camps d’extermination d’enfants, de femmes et d’hommes est un fait majeur de cette guerre.

La purification ethnique s’inscrit au cœur de la politique hitlérienne. Les juifs, les tsiganes deviennent les boucs émissaires désignés. Toute opposition politique, notamment communiste, est l’objet d’intimidation, de répression violente et éliminée physiquement. Les handicapés, les homosexuels sont aussi victimes de cette politique de purification.

La conception raciale de la nation, associée à un patriotisme exacerbé, pousse à une guerre de conquête. C’est d’abord au nom de la construction de la Grande Allemagne qu’Hitler envahi ses voisins. La guerre expansionniste est motivée par la conviction de la supériorité de la race arienne sur toutes les autres et justifiée par un désir de revanche.

Des millions d’hommes et de femmes paieront de leur vie cette folie meurtrière. La dramatique mise en œuvre de la logique hitlérienne a conduit au massacre organisé, planifié, industrialisé plus de six millions de juifs, tsiganes, homosexuels, handicapés et opposants politiques. Les combats pour mettre fin à ce délire idéologique ont entraîné 50 millions de morts.

Comment en est-on arrivé là ? Comment expliquer que, dans l’Europe des Lumières, au milieu du 20e siècle, dans une Europe qui a vu naître en son sein tant de grands philosophes et humanistes, une telle barbarie ait pu prendre corps ? Il serait téméraire de prétendre résumer en quelques phrases, la montée des totalitarismes en Europe et les origines de la seconde guerre mondiale.

Quelques lignes de force se dessinent cependant. Parmi celles-ci, il y a d’abord l’héritage d’avant 1914. L’antisémitisme qui, cinquante ans auparavant, durant l’affaire Dreyfus, déchaîne en France les passions et laisse des traces indélébiles. Le premier conflit mondial éclate alors que ces plaies sont à peine refermées.

La difficile victoire de la France, en 1918, laisse notre pays exsangue. Les Allemands se sentiront humiliés par les conditions imposées par le traité de Versailles. Après l’illusion de la prospérité des années 20, des années durant lesquelles les inégalités s’accroissent, la crise de 29 vient frapper les pays industrialisés. En ce début des années 30, la première grande crise du capitalisme mondial, vient frapper de plein fouet les économies industrielles en développement. Puis on assiste en France à la défaite des mouvements ouvriers et à la « Révolution manquée » du Front populaire, en dépit de ses conquêtes sociales.

L’Allemagne plus durement touchée par la récession s’enfonce dans une crise profonde et durable. On compte outre-Rhin 6 millions de chômeurs en 1932. Un terreau fécond pour les démagogues et les tenants de la théorie du bouc émissaire. Durant cette période, le parti nazi connaît une progression électorale constante.

Dans toute l’Europe, le renouveau nationaliste se manifeste dans l’opinion. On assiste au retour du sentiment de fierté nationale, à la restauration des valeurs traditionnelles, à l’adoration des ancêtres, au culte du respect pour l’ordre établi et la discipline. On se réfère au mythe de l’homme providentiel et autoritaire, on craint la menace étrangère.

Dans un contexte de terreur et d’intimidation, en Allemagne, le parti nazi recueille 37% des suffrages aux élections de 1932. Un an plus tard, Hitler devient Chancelier et accède légalement au pouvoir.

L’irrémédiable est commis. L’engrenage est rapide : tentative d’annexion de l’Autriche qui échoue de justesse, occupation de la Rhénanie remilitarisée en violation du traité de Versailles, incendie du Reichstag le parlement allemand, intimidation et violence contre les ouvriers et les partis de gauches, etc. établissent la dictature nazie.

Dès 1933, le premier camp de concentration est créé à Dachau. Puis viennent l’invasion des Sudètes et les premiers pogromes juifs en 1938. Munich marque l’impuissance des démocraties face au péril qui les menace, la France et l’Angleterre préfèrent croire en la bonne foi d’Hitler qui pourtant les berne. Son objectif : gagner du temps. En 1939, il est prêt et envahi la Pologne. L’Angleterre et la France enfin entrent en guerre.

Trop tard, sans doute. L’œuf du serpent totalitaire a éclos, répandant son venin raciste, antisémite et totalitaire. Les graines de la haine se sèment longtemps à l’avance. La guerre, l’occupation, la déportation, la Shoah n’ont été possibles que parce que les ferments de la peur et de la haine n’ont pas été éradiqués dès l’origine. Comme le dit Berthold Brecht : il eut fallu « écraser le serpent dans l’œuf ».

Comment, dans ces conditions, ne pas résister ? La guerre est la pire des issues quand toutes les autres solutions ont échoué. En l’absence de tout autre alternative, combattre l’inadmissible les armes à la mains, devient légitime, un devoir, même.

Clausewitz dit que la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens et le dernier recours. Mais les autres moyens, notamment diplomatiques, du fait de la complaisance ou de l’indifférence des démocraties à l’égard de l’antisémitisme et du racisme n’ont été pas déployés. Pire même comme le démontre le livre l’Ordre du Jour prix Goncourt 2017, la complicité des grands groupes industriels et de leurs dirigeants assurent au nazisme les moyens de prospérer.

Il fallut ensuite beaucoup de courage et de vision politique à tous ceux qui, soldats de l’ombre ou dirigeants clandestins décidèrent de prendre les armes. Après la débâcle de juin 40, le gouvernement français démissionne, laissant le peuple seul devant l’ennemi. Mais disait encore Clausewitz « Dans la forme de guerre que nous appelons défensive (…) la victoire est plus (…) probable que dans l’offensive ». Car, oui, le peuple s’est défendu. Le peuple a résisté.

Bien sûr il y avait les collabos, le marché noir, les profiteurs, les délateurs. Mais aussi, partout des anonymes se sont levés, des Résistants, des Justes, des courageux, qui n’acceptèrent jamais la défaite et la soumission à la domination barbare.

Ils se sont défendus et c’était une affaire humaine. C’est pour cela que cette victoire que nous commémorons est aussi une victoire profondément humaine.

Mais qu’est-ce que l’Histoire, si elle ne nous éclaire pas sur notre présent ? Comment comprendre le passé, comment s’en servir pour allumer les lueurs de la tolérance et de la fraternité ? On dit qu’un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir. C’est aussi pour cela, pour éviter de réitérer les erreurs passées qu’il est essentiel de se souvenir.

Il ne suffit pas de dire « plus jamais ça ». Il faut comprendre pourquoi. Imré Kertesz, écrivain juif hongrois déporté à Auschwitz avait cette phrase brillante et lucide qui je crois résume bien le processus de marche progressif vers le totalitarisme et l’exclusion : « La haine de l’autre résulte de dynamiques industrielles et sociales, de choix collectifs, d’assistance ou non aux plus faibles ». L’assistance aux plus faibles, oui alors qu’on veut encore maintenir le délit de solidarité à l’égard de ceux qui fuient la guerre et la misière.

Les inégalités, la mise en concurrence de tous et de chacun, l’indifférence à l’égard de ceux qui souffrent, la manipulation des esprits via les fausses nouvelles, développent un ressentiment, une agressivité, une haine qui, exaltés, peuvent se propager à toute la société et générer des boucs émissaires, puis la stigmatisation, la xénophobie, le racisme.

Ne tolérons pas, de qui que ce soit, des mots de haine et d’exclusion stigmatisant un groupe ou une communauté, qu’il s’agisse de juifs, de musulmans, de migrants ou de pauvres. Et tentons de nous rappeler d’autres mots, bien plus beaux. Bien plus humains.

Aussi, vous qui m’écoutez et gardez ceci en mémoire, je voudrais offrir ces quelques mots. Ces mots sont ceux de l’une de ces femmes résistantes, une femme revenue des camps et qui choisit, pour témoigner, de devenir écrivaine : Charlotte DELBO. En son honneur, nous avons donné son nom à notre bibliothèque municipale en 2005.

Pour rendre hommage à ceux qui ont péri lors de ce dernier conflit mondial, à la mémoire des déportés, à la gloire des Résistants et des Justes :

« Prière aux vivants pour leur pardonner d’être vivants »

Je vous en supplie

faites quelque chose,

apprenez un pas

une danse,

quelque chose qui vous justifie

qui vous donne le droit

d’être habillés de votre peau, de votre poil.

Apprenez à marcher et à rire

parce que ce serait trop bête

à la fin

que tous soient morts

et que vous viviez

sans rien faire de votre vie.

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