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Discours prononcé à l’occasion de la commémoration du 8 mai 1945

Cérémonie souvenir JB3Nous commémorons une victoire sur la barbarie.

Le 8 mai 1945, la Seconde Guerre mondiale prenait fin par un acte solennel : la capitulation nazie signée au quartier général d’Eisenhower, Commandant en chef des forces Alliées, à Reims.

Le 8 mai 1945 met un terme à cinq années d’un conflit terrible qui devait ensanglanter l’Europe et, bien au-delà de ce continent, des territoires entiers et leurs peuples engagés dans la défense de la dignité humaine, la liberté et la démocratie.

La Seconde Guerre mondiale a ceci de particulier que pour la première fois dans l’histoire des guerres, les populations civiles sont au cœur du conflit.

L’arrestation, la déportation, l’extermination de femmes, d’enfants et d’hommes non combattants, par millions, est un enjeu majeur de ce conflit mondial.

Au nom de la race, qui n’existe pas chez les humains, le système mis en place dès l’arrivée d’Hitler au pouvoir en 1933 installe par la peur, l’intimidation et la dénonciation, le concept d’inégalité des races et son corolaire, la purification ethnique.

Au nom de l’espace vital de la « race aryenne », le premier camp s’ouvre à Dachau en 1933. L’élimination de l’autre, parce que simplement différent, devient ainsi la politique officielle d’un Etat européen.

Cette différence est d’abord ethnique : les Juifs, désignés comme boucs-émissaires de la crise, sont pourchassés et exterminés. Puis l’internement et l’élimination des opposants politiques devient systématique. Les Rroms et les homosexuels sont à leur tour persécutés de même que les handicapés dont des milliers sont abandonnés dans des centres psychiatriques fermés et laissés mourir de faim.

Comment cela a-t-il été possible ? Comment est-on parvenu à concevoir puis organiser scientifiquement l’élimination des Juifs, des Rroms, des handicapés, des homosexuels, du seul fait qu’ils l’étaient ?

Le plus inconcevable pour un esprit rationnel et humaniste c’est que cela ait existé au cœur de l’Europe, terre d’intellectuels éclairés et d’artistes de renom. Europe, mère de la philosophie et des révolutions sociales et humanistes.

La montée des totalitarismes et l’acmé du racisme et de l’antisémitisme ont une source lointaine. Pour mieux comprendre, il convient de remonter aux événements qui ont précédé la guerre de 1914 (dont nous commémorons cette année le Centenaire).

L’affaire Dreyfus en France a creusé une fracture entre les intellectuels, mais aussi parmi le peuple. Le capitaine Dreyfus a été réhabilité en 1906 mais l’affaire a laissé une trace indélébile, confuse, ambiguë dans bien des esprits.

Plus tard, la victoire difficile des alliés en 1918 lègue une Allemagne humiliée, exsangue financièrement qui attend sa revanche. Et la prépare déjà.

L’illusion de prospérité des Années folles, les années 20, cache mal les inégalités qui se créent entre les nouveaux capitalistes, qui ont fait florès durant la guerre de 14, et les populations ouvrières miséreuses où les veuves de guerre sont plus nombreuses que jamais.

Sur ce terreau fertile, le crack boursier de 1929, lié à l’enrichissement dans limite et sans scrupule des spéctulateurs financiers et la crise économique qui en découle, porte un coup fatal à cette soi-disant prospérité et ravive les rancœurs et les clivages sociaux. La première grande crise mondiale du capitalisme frappe les économies et touche durement les peuples. Les inégalités s’accroissent. Le sentiment de relégation et la peur du déclassement se développent parmi les couches moyennes.

L’Allemagne, particulièrement touchée par la récession, s’enfonce dans le nationalisme et la théorie du bouc émissaire. L’antisémitisme ouvre peu à peu la voie à toutes les folies, à toutes les injustices, à toutes les vengeances.

L’image des révolutions, avortées en Allemagne, victorieuses en Russie (mais à quel prix) et la révolution manquée du Front populaire (malgré les indéniables conquêtes sociales) marquent les consciences.

La défaite des mouvements et des théories révolutionnaires touche aussi, par contrecoup, les classes moyennes en Europe, désorientées et prêtes à écouter les harangueurs de foules démagogues qui leur promettent l’illusion nationaliste et le repli identitaire.

En Allemagne mais aussi en France et dans les pays de l’Est de l’Europe des lendemains d’ordre, de discipline et de haine de l’étranger, s’annoncent. Et suscitent l’espoir d’un changement.

Le serpent totalitaire a instillé son venin dans les esprits.

Mais c’est avec l’annexion de l’Autriche (l’Anschluss), en mars 1938, puis celle des Sudètes, suite à la rencontre honteuse de Munich en septembre 1938, que se dévoilent l’impuissance et la résignation des démocraties.

En 1939 pourtant, face l’invasion de la Pologne, l’Angleterre et la France, jusque-là sidérées, n’ont plus d’autres options que de réagir et déclarent la guerre à l’Allemagne nazie.

La guerre, la pire des issues. La guerre qui jette les valeurs humanistes au panier, qui attise les convoitises, qui déchaîne ce que les êtres humains ont de plus bas en eux et que Spinoza nomme les « passions tristes ».

La guerre, la pire des solutions quand toutes les autres ont échouées, devient inéluctable.

La guerre, comme le rappelle André Breton, mobilisé en 39, ce “triomphe de l’insanité, la débâcle des esprits, la défaite humaine absolue ».

La guerre, plus immonde encore quand son but est d’institutionnaliser l’inégalité des êtres humains et a pour cible les populations civiles.

Résultat : 70 millions de morts dans le monde dont 45 millions de civils, 30 millions de morts à Stalingrad et sur le front est, six millions de Juifs exterminés dans les camps, et des millions de civils et Résistants qui, de leur vie, ont payé leur engagement.

A ces millions de personnes nous rendons hommage aujourd’hui ainsi qu’aux derniers témoins, sortis exsangues du maelström de notre Histoire encore vivante.

Et aussi, nous rendons hommage aux Justes parmi les nations, ces héros ordinaires, ces combattants de l’ombre, à mains nues, ces combattants de la tolérance, de la justice et de la fraternité. Ils sont l’honneur de l’humanité. Sa raison encore profonde d’espérer.

Aussi, à l’aube d’enjeux décisifs pour l’avenir de cette Europe, les hommes et femmes de bonne volonté ne doivent pas renoncer. Certes l’Europe est imparfaite et construite d’abord pour assurer la prospérité du commerce et de l’industrie. Mais elle doit aussi, car l’un ne va pas sans l’autre, assurer la paix et la concorde entre les peuples.

L’Europe retrouvera son sens si elle ne reste pas hémiplégique : sa puissance économique doit aller de paire avec un renouveau de sa démocratie parlementaire. Que les peuples s’emparent de l’Europe et transforment son projet en une recherche têtue, opiniâtre, insensée peut-être, d’un modèle de fraternité inédit où les femmes et les hommes vivent pacifiquement leurs différences, partagent leurs richesses, coopèrent dans tous les domaines de la vie.

Il s’agit d’un appel à notre esprit de responsabilité, à notre jugement critique.

Car c’est davantage d’Europe qu’il nous faut, mais une Europe des peuples, une Europe sociale, solidaire, durable qui nous garantit de tous mieux vivre ensemble.

C’est ce qu’avaient compris, avant nous, tous ceux qui, en 1939, dans la Résistance, et en 1945 au sein du Conseil Nationale de la Resistance ont choisi la défense de la dignité humaine et la liberté et qui ont permis que dure la Paix du 8 mai.

A eux tous, nous disons, près de 70 ans plus tard, nous n’abandonnerons pas car nous n’avons pas oublié votre sacrifice.

Alors ne les décevons pas. Car si l’Europe devaient échouer, ils seraient morts pour rien.

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